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Le blog de Hervé Villard Njiélé

Dr Louis-Marie Kakdeu: «Le Chef de l’Etat camerounais a du mépris pour ses compatriotes »

11 Février 2015, 19:15pm

Publié par Hervé Villard

Louis Marie Kakdeu

Louis Marie Kakdeu

«Le Chef de l’Etat camerounais a du mépris pour ses compatriotes »

Dr. Louis Marie Kakdeu

 

 

Enseignant chercheur, Dr Louis Marie Kakdeu  est  un spécialiste des questions de démocratie et d’avantage de démocratie en Afrique noire. Dans une interview accordée à La Nouvelle Expression,  il fait une analyse de la guerre contre Boko Haram et l’attitude du président Paul Biya face à ce conflit.

 

 

 

 

Monsieur Kakdeu. Vous êtes enseignant, chercheur et consultant. Présentez-vous vous-mêmes pour nos lecteurs s’il vous plaît.

 

Bonjour ! Je suis ethnolinguiste et politologue. Je travaille sur le populisme et la démocratie en utilisant comme approche la théorie du discours. Mon dernier livre paru en 2012 porte sur la qualité de la démocratie en Afrique noire francophone. Mon prochain qui sera en librairie d’ici quelques semaines porte sur la nécessité de démocratiser les interventions françaises en Afrique. C’est un appel à démocratiser la démocratisation de l’Afrique. Je parle donc de BokoHaram  aussi. Merci de me permettre de jeter un regard critique sur la gestion de cette guerre par le niveau politique au Cameroun. J’utiliserai une approche normative c’est-à-dire une comparaison entre ce qui est fait et ce qui devrait être fait. Je parle du niveau politique parce que je voudrais pour vos lecteurs le distinguer clairement du niveau opérationnel qui est celui de l’armée dans ce cas. J’insiste dessus parce que la confusion sur les deux niveaux et l’habitude de la gestion patrimoniale sont sources de polémiques inutiles au Cameroun en ce moment. Si Paul Biya n’était plus là, comme cela s’est passé au Mali avec l’arrivée d’IBK en pleine guerre, un autre président aurait eu la charge de cette guerre et aurait obtenu les mêmes résultats avec la même armée. L’armée appartient à la Nation sans être le patrimoine du Président de la République comme on veut l’insinuer dans certains milieux au Cameroun. Paul Biya en est pour l’instant uniquement le commandant en chef.

 

Une semaine après l'attaque de Kolofata, attaque qui a coûté la vie à une centaine de camerounais, ni le Président de la république ni le gouvernement ne s'est prononcé sur le sujet. Même pas de message de condoléances aux familles éprouvées. Comment analysez-vous ce comportement du Président Paul Biya?

La question que vous me posez est de savoir si le Chef suprême des armées camerounaises joue bien son rôle.En tant que  chef des forces armées du Cameroun, acquis par  statut constitutionnel relatif au contrôle civil sur les militaires (Article 8, Alinéa 2, Constitution), on attend de Paul Biya qu’il assume le commandement de l’armée sur le champ de bataille. Cela implique qu’il a le devoir de tout mettre en œuvre pour protéger la vie de ses soldats au front et rendre hommage à ceux qui donnent leurs vies pour la Nation. Lorsque Paul Biya ne le fait pas, c’est une faute. Une faute qui n’a pas de conséquence sur son pouvoir parce qu’il n’y a pas de reddition des comptes au Cameroun. C’est un point à corriger pour consolider notre jeune démocratie.

 Le mutisme du chef de l'Etat est-il plutôt synonyme d'insensibilité ou d'embarras? Pourquoi?

 

Le Chef de l’Etat camerounais a du mépris pour ses compatriotes. C’est connu. Il n’est pas pro-Camerounais. Il est pro-Français et c’est ce qu’on lui reproche démocratiquement. Si c’est un Français qui tombe au front au Cameroun, il lui rendra hommage de la meilleure des façons. On est habitué. Lorsqu’il y a eu le drame de Banga-pongo par exemple, Paul Biya ne s’est pas bougé. Mais, dès qu’on a dit que la famille  Moulin-Fournier a été enlevée le 19 février 2013 à Dabanga (nord), il a interrompu ses vacances pour se mettre en œuvre. C’est dramatique et regrettable pour nous-autres Camerounais non pas qu’on n’aime pas les Français, mais parce que légitimement, nous aurions aimé que notre président veille un peu plus sur nous et qu’il fasse preuve d’un peu plus d’attention. Mais, c’est encore un rêve lointain pour l’instant.

 

Après l'attaque de Charlie hebdo en France, attaque au cours de laquelle 12 personnes sont décédées, on a vu une forte mobilisation des français et des africains autour des manifestations en France. Pourquoi cela n'est-il pas possible au Cameroun où l’on vient d'égorger plus de cent personnes?

 

Il ne faut pas qu’il y ait des amalgames. Nous sommes horrifiés par les attentats et les prises d’otage. Mais, nous aurions aimé que nos dirigeants s’occupent un peu plus de nous, c’est ce que je dis. Il nous revient de mobiliser les nôtres. Il ne revient pas aux autres de le faire à notre place. Je suis d’ailleurs heureux que les citoyens camerounais se battent partout où ils sont pour rendre visible cette horreur que nous vivons au nord du Cameroun et au Nigéria. Le problème, c’est la presse mainstream. Elle ne relaie pas les informations positives nous concernant. Dans sa ligne éditoriale, elle veut montrer que les Africains misèrent et que le gentil Occident leur vole au secours. Il faut attendre une intervention internationale pour que cette mobilisation internationale que vous recherchez soit une réalité.

 

Est-ce que cela signifie qu'on a plus d'amour pour les Blancs que pour nos frères?

 

Oui, malheureusement. D’une part, certains Africains sont sous le joug de la domination occidentale et nos chefs d’Etat veulent faire bonne mine en France ; c’est pour cela qu’ils sont allés défiler alors qu’ils étaient contre Charlie Hebdo au vu des réactions et positions qui ont suivi la publication du numéro de Charlie Hebdo faisant une fois de plus la caricature de Mahomet (PSL). D’autre part, les Occidentaux pensent toujours être la race supérieure. En France, de Jules Ferry à Bernard-Henri Lévy (BHL), rien n’a changé. C’est ce que je montre dans mon prochain livre sur la démocratie à double vitesse. BHL développe une philosophie du business selon laquelle « on n’est pas pareille ». Donc, l’Etat de droit et l’idéologie des droits de l’homme signifient en effet l’application du droit à plusieurs vitesses. C’est ainsi et c’est contre cela que la nouvelle génération d’intellectuels africains décomplexés comme moi se bat.

 

Parlant de la lutte contre BokoHaram, on a vu le Tchad entré dans la guerre il y a quelques semaines déjà. Comment appréciez-vous cet apport du Tchad.

 

C’est a priori une bonne chose si cela s’est fait dans un cadre concerté. Mais, à chacun ses intérêts ! La participation du Tchad vise à protéger ses intérêts économiques qui sont actuellement menacés. Sans cela, il ne serait probablement pas intervenu parce que, comme vous le savez, la guerre est de nos jours un investissement. Vous investissez pour gagner en vue de faire du business. Le Tchad n’a pas accès à l’Océan et n’a donc pas de port. Il dépend essentiellement du Cameroun et du Nigéria. La prise du Lac Tchad par BokoHaram a été l’élément déclencheur. Le Tchad commençait à subir économiquement les méfaits de la présence de la secte islamique tout le long de ses couloirs d’approvisionnement avec ses fournisseurs camerounais et nigérians. Il n’avait donc pas d’autre choix que d’entrer dans la guerre pour dégager ces couloirs commerciaux.

 

Toute la Communauté internationale est aujourd'hui mobilisée contre cette gangrène. Est-ce que d'après vous, la coalition des forces est la solution miracle contre ce mal?

 

Oui, en effet. A un problème global, une solution globale. Je suis un fervent militant pour la mise en place des Forces Africaines (en Attente). C’est un autre débat. Dans la lutte contre BokoHaram, le problème n’est pas la coalition. Il faut plutôt regarder du côté des intérêts de chaque membre dans la coalition. Il y a des intérêts divergents. Par exemple, parlons de la France. Les Camerounais se demandent pourquoi la France ne va pas plus loin que le soutien logistique. Parce que la guerre c’est un investissement et la France n’a pas encore trouvé un schéma clair de retour sur investissement dans cette guerre. Comme le Nigéria est plutôt un pays anglophone et donc, un peu plus souverain, la France lui demande de passer la caisse pour acheter son soutien ! Comme le Cameroun n’est plus la chasse gardée de la France avec ses accords militaires signés avec la Russie et la Chine, la France n’est pas sûre de dérouler aisément son jeu au Cameroun comme en Côte d’Ivoire. Donc, ça coince ! C’est pour cela que l’argument de la France développé encore par François Hollande ce 5 février 2015 est d’appeler « les autres puissances » à se mobiliser aussi car, « la France ne doit pas être seule à s’occuper de tous les problèmes du monde». Mais, elle ne serait pas gênée d’être seule à « manger l’Afrique » si jamais ! C’est drôle, non ?

 

Qu'est-ce que vous proposez comme solution pour mettre fin à ce conflit?

 

Je propose au Président de la République de communiquer officiellement sur les intérêts en présence pour mettre à nu les fournisseurs de BokoHaram. Si BokoHaram est lâché même momentanément par ses soutiens en commençant par les Etats islamiques qui financent le wahhabisme (doctrine selon laquellel'islam devrait être ramené à sa forme originelle), alors l’armée vaincra. On connaît aussi le schéma de la vente d’armes en passant par ces pays qui soutiennent le wahhabisme. Il faut que la voix autorisée le mette à nu !Ensuite, il faudra lutter contre la radicalisation des jeunes. En même temps que l’armée poursuit ceux qui ont jeté l’épidémie, il faut prendre des mesures corrective et préventive pour lutter contre l’épidémie elle-même. Cela manque dans la lutte contre BokoHaram. L’armée ne suffit pas. Il faut aussi des formations populaires comme nous le faisonsactuellementau Mali. Si BokoHaram n’arrive plus à enrôler, alors il manquera des combattants. Quand on nous parle à chaque fois d’une colonne de plus de mille personnes qui envahissent les villages, alors cela veut dire que le mal est bien plus profond et ancré dans la société. En l’état, l’Etat lutte contre le sujet (BokoHaram). Il faut lutter aussi et surtout contre l’objet (la radicalisation, le wahhabisme).

 

Aujourd'hui au Cameroun, des marches de soutien aux forces armées se multiplient sur tout le triangle national. Quelles peuvent être les influences de ces actions-là sur le déroulement de la guerre au front?

 

Cela participe de la conscientisation et de la formation de l’opinion dont je parlais. Sauf qu’il faut ensuite former les leaders qui diffusent des opinions anti-démocratie et anti-occidentale (donc, esprit BokoHaram) ou des opinions wahhabistes. Cela ne sert à rien de faire des mobilisations de façade. Il faut former l’opinion en allant au-delà du travail de la presse et de la rue. Je crains, sans formation que ces marches engendrent des effets pervers. Les gens ne marcheront jamais au Cameroun pour soutenir le régime en place. Attention ! La date du 28 février est là pour nous le rappeler. Qu’est-ce le 28 février 2008 ? C’est la date à laquelle le peuple qui venait de donner une « majorité confortable » à Paul Biya juste quatre mois auparavant s’était mobiliser en masse contre le même régime de  Paul Biya qui les affamait. Donc, il faut faire attention au retournement de ces marches. Tout au moins, elles habituent de nouveau les Camerounais aux manifestations publiques en ce moment où les révolutions populaires sont en mode en Afrique et où tous les autres Africains nous demandent, à nous Camerounais, ce que nous attendons pour emboîter le pas.

 

Interview réalisée par Hervé Villard Njiélé

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